[Interview] Arnaud Cathrine - A la place du coeur

Arnaud Cathrine © Astrid di Crollalanza

Bonjour tout le monde, à l'occasion de la sortie dans quelques jours du roman A la place du cœur d'Arnaud Cathrine dans la Collection R (mon avis), j'ai pu lui poser quelques questions ! J'espère que ça vous plaira et vous donnera encore plus envie de découvrir ce roman qui sort le 1ier septembre !
Belle lecture à tous :)

- Pourquoi avoir choisi de parler de l’attaque de Charlie Hebdo, de l’hyper cacher et tout ce qui a suivi dans un roman ? donc de baser l’intrigue sur des faits réels ?

Juste après les attentats de novembre 2015, j’ai eu une conversation avec la romancière Virginie Despentes (que j’admire beaucoup) : totalement sonnés, hagards, nous nous disions que nous ne pourrions pas repartir en écriture en faisant abstraction de ce qui venait d’arriver tout au long de cette année. Je me suis répété ça pendant tout le mois de décembre. Il y a des dizaines de tragédies qui surviennent à intervalles réguliers dans le monde entier mais celle-là marque un tournant pour nous, spécifiquement, en France. Et ma première envie a été de penser à une autre génération que la mienne : celle des adolescents que je vois grandir autour de moi. Moi, je suis né avec le sida, le chômage, etc. Eux naissent à leur vie d’adulte avec la sauvagerie tueuse du terrorisme. Je suis donc reparti en écriture en me disant que c’est à eux que je voulais d’abord m’adresser, c’est à eux que je pensais au premier chef.

- Est ce que ça n’a pas été trop difficile de revenir sur ces faits ?

L’objet du livre n’est pas d’avoir un avis d’intellectuel, de philosophe, d’historien ou de sociologue sur ces évènements récents ; je cherchais juste, comme toujours, un point de vue de romancier. Le mien, c’est : que comprend-on du réel (notamment quand il est tragique) à travers les écrans et le flux continu des images ? Ce qu’on pourrait appeler « la mort en direct » à laquelle les médias nous convient très souvent. Peut-on être au plus près du réel en étant informé comme on l’est ? Comment vit-on les choses à travers les écrans (j’étais moi-même en province et non pas à Paris au moment des attaques contre Charlie et l’hyper-casher, contrairement à novembre où j’ai tout vécu de chez moi, à deux rues du Carillon). Je me suis donc appuyé sur ma propre expérience : je me suis revu suivant les infos à la télé, en province, essayant de décrocher à intervalles réguliers car je trouvais que ça finissait par tout déréaliser et ressembler à un film à suspens, mais y retournant sans cesse parce que je voulais savoir. Et puis j’ai pris la peine (pénible mais nécessaire) de revoir les journaux télévisés de cette semaine-là pour être très précis sur des questions simples mais importantes pour la véracité de mon récit : qu’a-t-on su à telle ou telle heure, quelles ont été les hypothèses émises par les commentateurs, quelles images ont circulé sur le net puis ont été supprimées, etc.

- Dans ce roman, on n’a jamais le nom de la ville dans laquelle vit Caumes, pourquoi ?

Pour que cette ville puisse être emblématique de tellement d’autres villes de province et que les adolescents que je mets en scène soient emblématiques de beaucoup de provinciaux. L’important est que l’action ne se passe pas à Paris (contrairement à la saison 2 qui comportera une partie parisienne). J’ai cherché à retrouver ce qu’on a ressenti à plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres des lieux des drames.

- Est ce que tu t’es inspiré des personnes de ton entourage pour décrire les diverses réactions ? comment as-tu travaillé ces réactions pour tes personnages ?

Je me suis inspiré de… moi. Comment j’ai vécu cette semaine terrible. Je me suis également inspiré des adolescents que j’ai dans mon entourage bien sûr. Et, enfin, de ce que m’ont raconté des profs, les discussions qui ont pu avoir lieu dans les classes cette semaine-là. C’était un moment très particulier pour les profs : que doit-on dire, que doit-on garder pour soi ? Que dire à un élève, par exemple, qui dit : « Ils l’ont bien mérité les gens de Charlie ? » Car, évidemment, ça a pu arriver que des profs entendent ce genre de commentaire.

- Pourquoi avoir choisi un adolescent pour narrateur ? et donc un livre qui “parle” aux adolescents ? (même si moi en temps qu’adulte j’ai aussi été touchée, on peut l’être à n’importe quel âge d’ailleurs)

Parce qu’il y a une contradiction terrible et bouleversante là : l’adolescence est l’endroit de toutes les premières fois, c’est un moment extrêmement intense (dans l’exaltation comme dans la noirceur) mais enfin : on commence à « devenir », c’est très fort, c’est plein de promesses, de sentiments hauts en couleur, tout est branché très fort, on commence à : être soi-même. Or c’est précisément le moment où l’horreur a surgi en janvier 2015. Que faire avec ça ? En l’occurrence, pour le héros Caumes, la question est : que faire de cette passion amoureuse qui vient de lui tomber dessus et de la mort qui frappe la même semaine et bouleverse son pays et le monde entier ?

- Quelles questions penses-tu que cela va soulever auprès des lecteurs ? est ce que d’ailleurs tu l’as écrit en pensant à ça ? est ce que tu veux faire passer un / des messages ?

Je n’anticipe rien. Je tente d’être juste, de sonner juste, de ne pas édulcorer (sinon à quoi bon écrire ?), d’être tout sauf pédagogique (la littérature jeunesse et ce qu’on appelle aujourd’hui la littérature « young adults » ont crevé pendant longtemps sous le poids du pédagogique, du formatage pudibond et timoré). Je fais donc ce que j’ai à faire, ce que j’ai le désir profond et tenace de faire. Il y a un effort de vérité. Après… Advienne que pourra. C’est aux lectrices et aux lecteurs de dire si je suis juste ou si je suis à côté de la plaque. Je leur fais confiance pour ça, ils sont sans détour.

- Il y a en même temps un message positif et un beaucoup plus négatif, la balance est bien faite et les doutes de Caumes bien présents, pourquoi avoir choisi de lui faire vivre son premier amour à ce moment-là ?

Parce que la vie conjugue les contraires tous les jours. C’est sa spécialité. Alors que faire de ça ? Ici : l’amour en soi et la mort partout autour…

- Un petit mot pour donner encore plus envie aux lecteurs de vivre cette aventure ?

Je ne sais pas s’il s’agit vraiment d’une aventure. Ou alors c’est juste : la vie, telle qu’on l’a vécue en 2015, avec ses contradictions (dont on ne sait bien souvent pas quoi faire). C’est un miroir tendu aux lectrices et aux lecteurs (et, en cela, un roman dit « réaliste ») qui, j’espère, aura sur un certain nombre d’entre eux l’effet que je ressens parfois en lisant moi-même : je me sens moins seul. Il fait moins froid. Si mon livre pouvait, même un tout petit peu, casser la chaîne du froid… ce serait déjà ça. Tu sais : j’écris toujours en me disant que mon livre ne changera pas le monde mais que, pour autant, il n’aura pas été écrit pour rien. C’est dans cet entre-deux que je me tiens : impossible de changer le monde mais, quand même, ça ne doit pas être pour rien.


Merci beaucoup Arnaud d'avoir répondu à mes questions !


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